Journal I – Le 5 Novembre 2017

Poème de Sri Aurobindo :

The Cosmic Man, 25, 9, 1938

Je regarde à travers le monde et nul horizon ne me barre la vue ;
Je vois Paris et Tokyo et New-York,
je vois les bombes exploser sur Barcelone et dans les rues de Canton.
Les méfaits sans nombre de l’homme et ses rares bienfaits ont lieu dans mon propre moi.
Je suis la bète qu’il abat, l’oiseau qu’il nourrit et sauve.
Les pensées d’esprits inconnus m’exaltent de leurs vibrations,
je porte la douleur de millions dans ma solitaire poitrine.
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Ce que je trouve deux choses très intéressantes dans ce poème :

  • Sri Aurobindo est plongé dans son temps et fait corps avec l’humanité. Son expérience n’est pas celle d’une « exfiltration spirituelle du monde » dans un Soi extatique, mais une « infusion du supramental » dans tessiture de la Réalité.
  • le fait que l’expérience qui en est le coeur – et qui était à l’époque celle d’un Yogi d’exception – est désormais l’expérience commune de chacun(e) d’entre nous.L’extraversion de notre système neuronal par internet et la réalité augmentée, qui constitue une étape surmentale des hypermondes –  élargit notre expérience au monde et notre sensibilité aux autres. Les réseaux sociaux deviennent des conducteurs accélérés d’implication, de communication et d’interaction… De cette unification du monde qu’ils anticipent et auxquels ils nous ouvrent pas à pas les accès.
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Tout le mois dernier fut pour moi une intense concentration sur le projet Al Andalus et pour Rachel sur la Société Gaia dont la croissance s’est vue brusquement rompue par un incendie et un arrêt de fonctionnement de l’entreprise pendant 2 mois !

Nous sommes comme deux rameurs pris dans les orages et les éclairs, à la fois exaltés et organisés sur leur bateau ivre.  Parfois Rachel joue de sa flûte sous la lune et m’évoque Krishna. D’autre fois nous dansons comme des fous au risque de toute faire chavirer. D’autres fois encore nous nous surprenons en face à face devant nos mutuels ordinateurs les synapses et les neurones saoulés de pixels. Heureusement le parc, le jardin, la cuisine crue, des exercices, le soleil, la beauté de la terre et la pulsion de vie qui nous habite et pulse l’univers en nos corps et âmes, heureusement le regard de notre espèce dans le miroir chaque matin nous rappelle à la beauté de la Grande Geste qui nous mobilise et nous relie.

Heureusement que nous devinons les enjeux et les rites de cet opéra où se mêlent les glaces et le feu : l’Eternel est morcelé en des vies fugitives et le Dieu parqué dans la fange et la pierre ». Sri Aurobindo- Poème « The life Heavens » – 15, 11 1933.
Alors il faut bien y aller !

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Je sens en moi la poussée advenir pour la deuxième vidéo sur Auroville. C’est aussi mon histoire. Et je suis scandalisé par l’inertie d’Auroville, tout en reconnaissant tous les efforts pour la survie et la poursuite de l’aventure menés par les gens admirables qui y vivent ou qui y participent. Ce sont vraiment des gens formidables.

Mais quelle inertie dans un lieu consacré à l’accélération évolutive ! Si Auroville continue dans cette veine le site deviendra une destination massive du tourisme indien  féru de spiritualité baroque et hightech. A force de vivre dans le déni satpremien – celui de la révolte, de l’opposition au mental et à la méga-machine » – la transmission intergénérationnelle ne se fera pas.

Les nouvelles générations ne connaîtrons pas l’oeuvre de Sri Aurobindo, ni n’aurons reçu la transmission de son oeuvre fécondée par l’Agenda et Savitri. Ils ne connaîtrons rien de plus que les autres du feu qui fait advenir le monde qui vient. Gageons que le moment venu l’ashram et ses affairistes ne feront qu’une bouchée de ce qui deviendra un rentable parc d’attraction écologique et spirituel. Ce qui ne sera pas pour déplaire à Aviram et son rêve new-age / néolitique vegan.

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C’est un peu comme pour l’espéranto. Les espérantistes ont hérité d’une langue extraordinaire dont le fondateur qui l’a accouché dans le feu d’un ghetto juif polonais a voulu qu’elle devienne une langue universelle pour la paix et la grande cause de l’unité de humaine. Les espérantistes que je croise en ont fait  une langue de « clubbing ». On se croirait dans un club de tarot avec des activités annexes de loisir. Pas de grandes causes mobilisatrices pour donner du sens à cette fabuleuse idée. Comment alors s’étonner qu’elle patine et ne survit que grâce au bénévolat extraordinaire de membres dévoués.

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Excellente émission sur France Culture dans la grande tradition de la série « Concordances des temps  » de Jean-Noël Jeanneney. J’ai toujours pensé que Michel Onfray et Houellebecq étaient des auteurs de la fin du XIXème siècle. Leur obsession de la décadence – et les errements de leurs jugements – sont typiques de l’époque. On la reconnait bien, cette obsession morbide et têtue et argumentée –  dans l’évocation fine bien rendue par l’invité de l’émission Michel Winock, auteur de Décadence fin de siècle, Gallimard, 2017.

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Enfin comment résister à l’avènement des hypermondes annoncé si précisément en 2014 par Pierre Levy et dont nous assistons à la fabrique en live ?

Représentons-nous les prochaines générations pourvues d’un sens supplémentaire qui élargira leur expérience en leur donnant un accès direct au monde des idées. Dans la culture numérique du futur, tout le monde saura et verra « de ses propres yeux » qu’un groupe humain vit en symbiose avec l’écosystème d’idées qu’il nourrit, qui le représente et qui le nourrit en retour. Certes, certains d’entre nous savent déjà aujourd’hui, de manière intuitive, que les collectivités humaines ont toujours vécu en interaction avec des écosystèmes d’idées (puisque l’existence humaine suppose la culture) mais, dans l’avenir, cette interdépendance sera beaucoup plus tangible qu’aujourd’hui parce que les écosystèmes d’idées seront observables, mesurables et explorables sur un mode sensorimoteur selon des mesures et des normes communes. La vie des idées aura acquis une objectivité scientifique et une évidence sensible qu’elle n’a pas encore aujourd’hui. C’est pourquoi nous devons concevoir une civilisation mondiale dans laquelle chaque communauté humaine (famille, école, réseau, équipe de travail, association, entreprise, ville, parti, nation, etc.) possèdera une représentation interactive de son intelligence collective : l’écosystème d’idées qu’elle génère et dont elle s’alimente. Cet écosystème se présentera comme un hologramme dynamique explorable – en réalité virtuelle ou augmentée – que l’on pourra décomposer, analyser ou fusionner à volonté avec ceux d’autres communautés ou d’autres individus.
https://pierrelevyblog.com/2014/02/03/causerie-debat-sur-ieml-et-les-ecosystemes-didees/

 

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